Interview de Grandval

Grandval vient de sortir son premier album A ciel ouvert. Il a accepté de répondre à quelques questions. Le résultat est ce passionnant interview, bonne lecture.

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KS : Déjà, merci d’avoir accepté de répondre à ces quelques questions. Si A ciel ouvert… est le premier album de Grandval, tu n’es pas un novice dans le milieu musical. Pourrais-tu revenir sur ta carrière ?

press_cover_01G : C’est un plaisir d’avoir l’opportunité de répondre ! Je ne suis certes pas novice, mais il y a eu un creux dans mon parcours musical. J’ai eu plusieurs projets en Auvergne à la fin des années 80 et tout au long des années 90. Que ce soit comme chanteur ou comme bassiste-chanteur, j’ai participé à des groupes comme Keops (une bande d’amis étudiants), Taliesyn (un tribute-band à Deep Purple), Fragile et Fracture (des projets prog qui auraient pu déboucher sur des albums), Street Rats (un furieux groupe de reprises allant de Van Halen et Mr Big à Ugly Kig Joe en passant par Freak of Nature) et enfin Fractal (projet plus art rock allant de King Crimson à David Bowie en passant par Frank Zappa). Aucun de ces projets n’a abouti à ce que je voulais déjà : poser ce que j’avais en tête sur une galette ! Et puis, en changeant de région, j’ai tout laissé tomber et fait plein d’autres choses. Jusqu’à un nouveau projet avorté, plutôt rock mélodique/AOR à la fin des années 2000. Et là, je me suis dit qu’il fallait que je prenne ça en main tout seul pour lancer la machine, enfin…

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KS : Ce qui m’a frappé à la première écoute de ton album, c’est le chant en français. J’avoue que cela m’a, dans un premier temps, déstabilisé. Pourquoi ce choix ?

G : C’est vrai que je me suis moi-même longtemps posé la question ! La plus grande partie de ce que j’écoute est en anglais. Mais le prog de gens comme Ange, Atoll ou de mes amis de Motis m’a ramené vers le français, en même temps que des chanteurs comme Bashung, Manset, etc. Le début du projet Grandval, qui ne portait pas encore ce nom, était en anglais. Mais mon amour des mots m’a fait choisir le français et je me sens bien mieux maintenant que j’ai fait ce choix. Il me permet une expression plus profonde de ma sensibilité, je crois. Et puis, même si je pense que mon anglais est bon, j’en ai un peu assez de tous ces gens qui chantent en anglais comme des Basques espagnols (rires). Non, plus sérieusement… sans être du tout identitaire, le français me permet de mieux dire les choses, même si, paradoxalement, c’est plus compliqué.

KS : La basse est bien présente dans ta musique. Un morceau comme « Entendre les engoulevents » semble même construit autour de la ligne de basse. Sachant que tu t’occupes de tous les instruments et de la programmation, peux-tu nous expliquer ta façon de composer ?

G : Oui, je n’aime pas les albums sans basse (rires). En même temps, je n’aime pas les albums de bassistes faits pour la basse uniquement… J’aime que la basse soit mélodique et qu’elle apporte un peu plus que le seul marquage des accords et du tempo. Je pense d’abord être un chanteur, même si j’ai commencé la musique par la basse à 14 ans dans un groupe de collégiens. Généralement, je compose à la guitare acoustique pour avoir une trame simple à laquelle j’ajoute rapidement une ligne de chant pour donner une ambiance générale. Une fois cela posé, j’ajoute la basse, avec une idée de ce que peuvent être les parties de batterie. J’aime les bassistes mélodiques. Je suis un admirateur de McCartney et de Chris Squire, le regretté bassiste de Yes. Ce développement est limité car je n’arrive pas à me mettre dans la tête d’un batteur. Par exemple, sur l’album, il y a une nette différence entre mes démos où les parties de batterie sont programmées par moi-même et le résultat final sur lequel le batteur, Martial Semonsut, a bien compris et transcrit ce que j’imaginais. Maintenant, j’ai beaucoup appris en travaillant sur cet album. Et les guitaristes invités m’ont beaucoup apporté, artistiquement et humainement. Le home-studio permet beaucoup de choses. Mais pour le prochain disque, je reviendrai à la simplicité. Des démos beaucoup moins fournies, avec seulement le « click » de la batterie pour permettre au batteur de s’exprimer encore plus lors de l’enregistrement, sans idée préconçue…  D’ailleurs, l’album suivant est déjà en préparation. En fait, j’ai les synopsis de deux albums assez différents en tête…

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KS : Tes textes, qui sont parfois assez poétiques, traitent souvent de la nature. Tu sembles d’ailleurs très proche d’elle. En quoi influe-t-elle sur ta musique ?

G : Merci d’avoir remarqué que j’essayais, sans prétention, d’avoir un côté poétique. Tu sais, les albums, c’est parfois une question de contexte. Pas mal de titres ont été créés en Périgord, au milieu de la nature. « Entendre les engoulevents » a été composé au bord de la mer… Et puis l’album a été enregistré en Auvergne, dans le studio de Martial en Haute-Loire, le studio « La Vallée », dans un cadre idyllique. Toutes ces choses ont un sens et ont une influence sur la couleur de l’album. Dans notre époque assez particulière, je m’interroge beaucoup sur notre place d’humains et ce que nous réalisons : destruction de notre planète, disparition des espèces animales – des loups en particulier, qui sont des animaux dont je me sens proche comme l’atteste le titre « Comment les loups changent les rivières » –, stigmatisation et acharnement sur certaines « catégories » de nos congénères – comme sur « Aktion T4 » –, etc. Je me sens souvent mieux avec la nature et les animaux, de manière très contemplative, plutôt qu’avec les « humains ». Ces sentiments ont été bien traduits dans les clips réalisés par Elodie Saugues pour les titres « Entendre les engoulevents » et « A ciel ouvert ».

KS : Les morceaux de l’album ont des thématiques très proches comme la liberté ou la nature. On pourrait même parler de concept-album, un sentiment renforcé par le dernier titre qui fait une sorte de bilan des chansons du disque (ce qui est une démarche plutôt originale). Cependant, un titre vient troubler cette sérénité : « Aktion T4 », une chanson sur l’Allemagne nazie dans laquelle on peut même entendre un discours d’Hitler. Tu peux en nous dire un peu plus ?

G : Ce n’est pas vraiment un concept-album, même s’il y a un fil conducteur qui tiendrait plutôt d’une réflexion intérieure sur la folie, la mélancolie et la névrose, et que, comme tu le soulignes à juste titre, « Au-delà de ce grand val » est une sorte de « coda ». « Aktion T4 » est dans ce contexte le titre le plus sombre. Il parle d’une « expérience » faite par les nazis qui a été un prélude à la Solution finale. La suprématie de la « race » aryenne était une obsession des nazis, mêlée à des considérations bassement économiques. Les handicapés étaient stigmatisés par des messages sur le coût qu’ils faisaient peser sur la société allemande. Dans le plus grand secret, les nazis ont organisé la mise au ban de la société des handicapés, physiques et mentaux, et leur véritable génocide en expérimentant les méthodes qui ont ensuite été utilisées sur les juifs. Une fois la Solution finale enclenchée, ils ont laissé les handicapés dans de véritables mouroirs où les soldats américains les ont trouvés à la fin de la guerre, comme on peut le voir sur le terrible montage d’archives qu’a effectué Elodie pour ce titre. Et encore, on a mis de côté les images les plus choquantes, ne gardant qu’un côté impressionniste. Voilà pourquoi on peut entendre Hitler sur le passage central, contrecarré par la partie de guitare hallucinante de mon ami Steph Honde. C’est aussi pour cela qu’il y a des paroles en allemand sur le refrain. J’ai enlevé un couplet qui rappelait que de tels choses arrivaient ou pouvaient arriver encore. Que nos voisins, nos proches pourraient même prôner de tels horreurs, un peu comme le rappelle Thiéfaine dans « Exercice de simple provocation avec 33 fois le mot coupable ».

KS : Si les racines de ta musique sont indéniablement le rock progressif, on sent que tu puises également dans d’autres genres aussi variés que la chanson française, la musique folk ou la new wave. Quels sont tes artistes préférés et lesquels t’influencent le plus quand tu composes ?

G : Tu sais, le prog est une nébuleuse étrange dans laquelle on fourre aujourd’hui tout et n’importe quoi !  On pourrait même exagérer en disant que le « prog » est partout, dans beaucoup de styles de musique en ce sens que l’idée fondamentale de progression, de cassure des rythmes, de changements d’ambiance ou d’appel à la musique classique ou à d’autres genres est présente un peu partout, que ce soit dans la pop, la chanson, le metal ou même le rap. Alors oui, il y a des côtés folk, chanson française, voire new wave ou AOR dans cet album. En fait, je le considère plus comme un album d’art rock. Il n’y a pas le côté symphonique du prog, mais plus une tendance à tourner autour d’un concept en expérimentant. « Au-delà de ce grand val » n’est pas du tout prog, par exemple, et a plutôt été pensé comme du trip-hop. Certains passages vont vers un côté psychédélique, celui des premiers Pink Floyd ou de Gong… Nommer mes artistes préférés nous prendrait la journée (rires) ! J’aime énormément de choses et de musiciens, dans des styles différents et qui ne m’influencent par forcément, ou alors à mon insu. En fait, j’aime bien composer des chansons, et pour ça, j’aime les bons compositeurs comme les Beatles, David Bowie, John Wetton, Roxy Music, mes amis de Lazuli… Mais j’adore aussi Haendel et Rachmaninov ou, quand il s’agit d’être plus prog, King Crimson, Yes ou Pink Floyd (mais avec Roger Waters). Et puis, je me suis remis à écouter Sheller, Christophe et beaucoup d’autres français. Je suis allé voir Romain Humeau en concert il y a peu… Mais aujourd’hui, je ne compose plus « à la manière de ». A ciel ouvert… me semble avoir tracé les contours d’un style Grandval, d’une patte même pour parler comme un loup !

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KS : Comment perçois-tu l’évolution de la scène musicale actuelle ?

G : Quand je discute avec des gens du milieu musical, on me traite de cinglé (rires). C’est vrai qu’il faut être cinglé aujourd’hui pour se lancer dans un projet pareil. L’industrie musicale a détruit ce qu’elle avait entre les mains, même si elle continue de s’enrichir au détriment des artistes (les plus gros mis à part). La soi-disant ouverture culturelle a surtout permis d’ouvrir la porte à la médiocrité, n’est-ce pas Jack Lang. Il n’y pas eu de travail de formation à la sensibilité artistique en général. Du coup, ne fonctionne que ce qui est mainstream et génère du spectacle. On est vraiment dans la société du spectacle chère à Guy Debord. Même s’il est de plus en plus facile d’enregistrer et de sortir un album avec un budget limité, comme les disques ne se vendent plus, il faut tourner. Je me souviens avoir vu Aerosmith à l’époque de l’album Rocks à Paris pour 34 francs, ce qui était le prix d’un vinyle. Aujourd’hui, tu achètes un CD dans les 15 à 20 € et tu vas au concert des grandes pointures pour 50, 75 ou plus de 100 €. Mais comme ils sont les seuls à remplir, les organisateurs de concert ont de plus en plus de réticence à aider les groupes en quelque sorte. Tu as même le système « pay-to-play » pour pouvoir jouer en première partie d’untel ou untel… J’ai assisté à des concerts ou des festivals avec des programmations de qualité où il n’y avait personne ! Parce que personne ne connait plus rien, noyé dans la bouillie sonore généralisée, parce que personne ne prend plus le temps de « découvrir » ! On pourrait presque dire que la musique vivante est morte, s’il ne restait quand même des gens passionnés dans les webradios, revues et webzines, organisateurs de spectacles et musiciens. Cette situation fait réfléchir. J’ai des amis qui ont jeté l’éponge, malgré des albums fabuleux qui ont eu un bon accueil. La majeure partie des gens s’en foutent, écoutent et téléchargent gratuitement en pensant que d’autres paieront. Il faudrait qu’on soit sur les plateformes de téléchargement pour juste engraisser les tenants de ces plateformes. Alors, de plus en plus d’artistes sont indépendants et veulent le rester, quitte à tirer la langue à toutes les fins de mois. Les autres montent des « tribute bands« , la nostalgie étant dans l’air du temps…

KS : KultureShoot est un blog qui touche à toutes formes de culture. En dehors de la musique, quels sont tes autres centres d’intérêts ? As-tu des projets autres que musicaux ?

G : Oui, j’ai vu l’aspect pluriel de KultureShoot et cela me plait beaucoup ! J’ai découvert le blog récemment, au travers de l’interview de mon ami Stan Decker, qui a d’ailleurs réalisé le logo de Grandval ! J’aime la littérature, en particulier la science-fiction et le fantastique, qui sont aussi mes genres de prédilections au cinéma et en BD. Comme sociologue, j’ai écrit plusieurs livres et articles et aussi traduit des essais dont un est sorti récemment. Je suis également chroniqueur musical. Je fais un peu de photo, mais pas comme un vrai photographe, plutôt comme un illustrateur (certaines de mes photos-illustrations sont utilisées dans le livret et les différents supports de Grandval). Je peins, très influencé par l’expressionnisme abstrait et des peintres comme Mark Rothko. J’aime bien toucher à tout, découvrir, me confronter à des choses que je ne comprends pas ou mal. Par exemple, j’ai mis longtemps à faire sauter le verrou avant de peindre. Aujourd’hui, c’est d’abord la musique qui me préoccupe. Entre la promotion de l’album, la recherche de musiciens pour le jouer sur scène et préparer le suivant, je suis un peu accaparé ! J’aimerais bien pouvoir retourner à la campagne et m’y installer un studio mixte qui servirait à développer tous mes projets. Comme on me l’a suggéré récemment, ce serait bien de faire les clips des 5 autres morceaux de l’album et mettre ça sur un DVD. Ce ne sont pas les projets qui manquent en fait, mais surtout les moyens de les réaliser…

KS : Je te remercie encore pour cette interview et te laisse le mot de la fin.

G : C’est moi qui te remercie de m’avoir ouvert les colonnes de KultureShoot.  Comme les fêtes de fin d’année approchent, je vais bassement en profiter pour rappeler que l’album et des bundles avec teeshirts et cartes signées sont à prix spécial à cette occasion sur notre page Bandcamp : https://grandval.bandcamp.com/releases
Supporter les artistes, c’est leur permettre de passer au projet suivant… Je souhaite à chacun de tes lecteurs et à toi de profiter de ces moments de retrouvailles pour mesurer combien les autres sont importants et que la vie se rêve à ciel ouvert…

FB de Grandval : https://www.facebook.com/grandvalmusic/?fref=ts

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